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    Vers une économie associative

    Extrait d'un article des « Nouvelles N° 36 » de septembre 1999 écrit par Marc Desaules.

    Nous vivons une époque où la vie humaine est toujours davantage conditionnée par l’économie. Cette réalité s’est encore accentuée au cours de la dernière décennie du millénaire avec le tempo effréné de la globalisation. De moins en moins d’entreprises contrôlent de plus en plus l’avenir de l’humanité. Même les États se soumettent. Et chacun, à son niveau personnel, suit la tendance et achète selon le prix le plus bas. Mais paradoxalement, la pauvreté va croissant pour des milliards de gens, avec pour effet un nivellement de l’environnement naturel, social et culturel. Une dépendance insoupçonnée envahit l’humanité, chacun entonnant plus ou moins consciemment le credo de l’économie de marché. L’enjeu est de taille et touche l’être humain jusqu’en son noyau le plus intime : c’est sa liberté et son autonomie individuelle qu’il est en train de brader.

    Alors que les maîtres mots sont « concurrence », « marché » et « prix », L’Aubier ose depuis 20 ans affirmer ceux de « partenariat », de « responsabilité » et de « fidélité » et contribue avec eux à former un autre paysage économique, une autre image de l’avenir.

    L’être humain: juste un consommateur?

    Pour l’économie moderne, l’être humain est réduit à sa fonction de consommateur. La loi du marché veut « que chacun agisse selon son égoïsme, dans son intérêt personnel, et ses actes s’inséreront dans le marché qui – comme une main invisible équilibrant les prix selon l’offre et la demande – entraînera des effets favorables pour l’ensemble de la communauté ». Cette règle est simple et plausible, donc puissamment suggestive. Elle invite à la déresponsabilisation, à ne pas s’occuper des conséquences. Elle a seulement besoin d’acheteurs qui agissent pour leur propre satisfaction et se procurent toujours le meilleur marché. Mais ce faisant, elle exclut aussi de l’économie l’essentiel de ce qui est humain : l’être créateur doué d’un vouloir libre, capable « d’individualisme éthique »1, c’est-à-dire de créer pour chaque situation la décision nouvelle la plus adaptée. Comme individualité pensante, il n’est qu’un élément perturbateur dans l’économie d’aujourd’hui.

    Cette économie de marché montre ses limites à l’échelle mondiale. L’agriculture est désorientée par les exigences des accords commerciaux et se perd dans la production de « food » pour un prix toujours plus dérisoire. Les capitaux se multiplient sans lien avec le monde et avec toujours moins de sens pour l’humanité. Là entre deux, il y a de plus en plus d’êtres humains qui, malgré leurs facultés créatrices de civilisation, sont emprisonnés soit dans la course au minimum vital, soit dans la recherche désespérée d’un sens pour leur vie.

    Alors que faire ? La concurrence donne-t-elle vraiment un sens à l’économie ? Acheter systématiquement moins cher apporte-t-il à long terme l’équilibre souhaité de notre budget ? La réalité montre le contraire et pousse à risquer une autre voie…

    Un autre chemin...

    Pour nous, cela commence par refuser l’idée que l’égoïsme puisse, à lui seul, conduire à une régulation de l’économie. C’est la totalité de l’être humain qui est et doit rester le point d’ancrage de l’activité économique. Comme acteur libre et autonome, porteur d’initiative, de décision et de responsabilité, il lui revient le rôle principal dans la vie économique. Avec lui, nous avons un centre, capable bien sûr d’égoïsme, mais aussi – et c’est justement ce qui est trop facilement oublié – d’altruisme, par exemple pour percevoir les besoins des autres et pour s’engager à y répondre.

    Les chiffres: un outil pour observer le monde.

    Il ne s’agit pas d’attendre que l’être humain devienne meilleur. Ce qu’il lui faut, c’est un outil qui, tel un miroir, lui permette d’observer le monde et de prévoir les conséquences de ses actes. Cet outil existe mais n’est que très partiellement mis en œuvre: c’est celui des chiffres et de la comptabilité ouverte. Il ne faut pas en craindre le caractère abstrait et réducteur. Tout comme le cerveau – cet organe presque mort – forme pour l’esprit humain le miroir qui lui permet de prendre conscience de lui-même, ainsi l’instrument des chiffres révèle pour l’être humain les effets de ses actes dans le monde. Il est le seul à pouvoir refléter les valeurs des produits et services en circulation. Grâce à cet outil, tout le monde peut se comprendre au-delà des personnalités, des langues et des différentes cultures. C’est ainsi que peuvent coopérer des initiatives très différentes comme par exemple une ferme avec une auberge, avec une boutique, même avec une librairie ou un institut financier.

    Car le terrain des chiffres est transparent, dissipe les doutes, objective les compétences et cerne les responsabilités. Il met en évidence les besoins des autres et appelle à y répondre. La conscience qu’il apporte suscite la créativité et l’engagement des facultés individuelles au service d’autrui.

    Et l’économie tout entière de changer de ton. La prise de conscience des problèmes des autres incite au partenariat. La responsabilité des acteurs économiques s’engage envers les autres et envers le monde, les prix deviennent des indicateurs plutôt que des armes.

    Nous sommes les acteurs de notre avenir.

    Alors, nous pouvons boucler la boucle : toute la signification que l’agriculture a su cultiver dans son travail avec la nature, elle peut la transmettre à toutes les activités humaines. Et la force inhérente aux capitaux de générer des valeurs peut trouver un lien avec les nombreuses tâches accomplies dans le monde et leur accorder un prix juste. L’être humain en sort grandi… et devient, éveillé au contact des autres, l’acteur de son avenir.

    A ce stade, l’économie n’est plus d’abord le lieu de l’inflation, du chômage, des taux d’intérêt, de l’émission d’argent, de la balance des paiements ou de la spéculation. Ce sont tous des phénomènes secondaires. Elle commence à dévoiler sa vraie nature : elle reflète les actes des êtres humains et permet qu’ils restent cohérents avec ceux des autres – autrement dit, elle met en évidence la destinée individuelle et lui donne l’espace pour s’exprimer.

    C’est aussi pour cultiver ce geste, tel un germe minuscule, que L’Aubier existe.

     

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